Too Good To Go : quand les invendus trouvent preneurs

par | Mai 31, 2025

REPORTAGE – WALLERS / ENGHIEN / ATH

Chaque soir, derrière les comptoirs de boulangerie ou dans les rayons des supermarchés, la même question se pose : que faire des invendus ? Depuis quelques années, l’application Too Good To Go propose une réponse simple : sauver des produits encore bons, en les vendant à petit prix dans des paniers surprise. Une solution qui séduit de plus en plus de commerçants mais pas tous. Je suis allée la rencontre de ceux qui utilisent l’application  et de ceux qui préfèrent s’en passer.

 

Bruno Ali et son associé Yohan Quelquejeu ont racheté la boulangerie fin 2022. ©Célestine Mauroit

Wallers, 17h30. La rue Mattéoti est encore baignée par la lumière de fin de journée. Devant la vitrine du Fournil de Louis, quelques passants ralentissent le pas pour admirer les pâtisseries disposées dans la devanture. À l’intérieur, entre un four tiède et un plan de travail bien ordonné, Bruno Ali, 42 ans, termine une fournée de baguettes tradition.

 

Chemise blanche à courtes manches, tablier beige couvert de traces de farine, il déambule dans sa boutique comme dans une cuisine qu’il connaît par cœur. Ici, pas de gestes inutiles. Tout est précis. Efficace. « J’ai repris cette boulangerie il y a trois ans. Et depuis deux ans, Too Good To Go est entré dans ma routine », lance-t-il en déposant une religieuse dans la vitrine.

 

Un peu plus loin, un petit coin de la boutique est réservé aux invendus : “la table du soir”, comme il l’appelle. C’est là qu’il vient composer ses paniers surprise. « Il y a toujours un équilibre à trouver. On ne met pas que des restes secs, ni que du sucré. Il faut que ça reste un plaisir. » Il remplit minutieusement trois sacs kraft : dans le premier, deux croissants du matin, dans le second, une baguette “ancienne” qu’il juge encore parfaite et dans le dernier, une tartelette aux pommes “un peu fatiguée, mais délicieuse”.

 

« C’est une solution gagnant-gagnant.» – Bruno Ali

 

Depuis qu’il utilise l’appli, Bruno a sauvé plus de 1 000 paniers. « Avant, on jetait. C’est triste à dire, mais on ne savait pas trop quoi faire. » Aujourd’hui, il propose ses paniers entre 3 et 6 euros, « pas pour faire du profit, mais pour ne plus voir le fruit de mon travail finir à la poubelle ».

 

Lui-même consulte les réservations sur son téléphone, surveille les avis des utilisateurs, et discute régulièrement avec ceux qui viennent chercher leur commande. « J’ai même gagné quelques habitués grâce à ça. Des gens qui n’auraient jamais poussé la porte sans l’appli. »

 

Mais tout n’est pas parfait. « Il faut penser à tout : le timing, les emballages, ne pas se tromper dans les quantités. Il y a une vraie logistique à mettre en place. Mais bon… maintenant, c’est intégré. Ça fait partie du métier. » Bruno fait une pause, regarde le ciel derrière la vitrine. « Ce n’est pas un miracle, mais c’est concret. Et puis, ça redonne un peu de valeur à ce qui risquait d’être perdu. »

 

Un étudiant séduit par l’effet surprise

 

Enghien, 18h15. Sur le quai de la gare, Arnaud Diricq, 19 ans, étudiant en première année de comptabilité, attend son train, sac en main. Dedans, un panier Too Good To Go qu’il vient de récupérer au Delhaize du coin.

 

Il y a des blancs de poulet, deux salades composées encore fraîches, des mousses au chocolat, un wrap et même un colis pour faire de la chakchouka. « J’ai eu de la chance aujourd’hui, pour 5 €, je ne me plains pas ! » sourit-il. Vêtu d’un hoodie gris et d’un jean délavé, casque autour du cou, Arnaud a le profil type de l’utilisateur “flexible”. Il vit en kot à quelques minutes de là.

Les produits dans les colis Too Good To Go sont généralement des surstocks ou invendus.©Célestine Mauroit

 

« J’ai découvert l’appli il y a six mois. Depuis, c’est devenu un réflexe. J’adore l’effet surprise. Il faut s’adapter, cuisiner avec ce qu’on a. » Il montre une photo sur son téléphone : un ancien panier transformé en curry improvisé. « Ça m’a appris à être créatif en cuisine. Et honnêtement, niveau budget, c’est top. »

 

Au-delà de l’économie, Arnaud voit une autre valeur : « Je consomme différemment. Je découvre de nouveaux produits. Et je me dis que chaque panier sauvé, c’est un petit pas contre le gaspillage. »

 

À Silly, une bouchère fidèle à ses principes

 

Dans sa petite boucherie de la rue de la Station à Silly, Carine Botquin, 56 ans, perpétue une certaine idée du commerce de proximité. Ici, pas de caisse numérique ni d’application mobile, seulement une balance mécanique, des couteaux bien affûtés et un comptoir toujours impeccable. « Je travaille comme on m’a appris, avec régularité, respect du produit et des gens », glisse-t-elle, en rangeant des morceaux de lard.

 

À l’instar de certains confrères, Carine a déjà entendu parler de la plateforme Too Good To Go. Elle a poliment refusé de s’y inscrire. « Je comprends l’intérêt, mais ça ne correspond pas à ma manière de faire. Je préfère offrir ce qu’il me reste à une cliente fidèle, à une voisine… pas à brader à moitié prix à un inconnu. »

 

Sa clientèle est stable, elle a ouvert la boucherie avec son mari en 1995. Elle connaît les prénoms, les préférences, les habitudes. « Mes clients savent que je gère mes stocks au plus juste. Il y a rarement du surplus. Et s’il y en a, je trouve toujours preneur sans avoir besoin d’une appli. »

 

Elle hausse les épaules. « Chacun son modèle. Moi, je préfère rester en dehors de tout ça. »

 

Too Good To Go, en chiffres

Lancée au Danemark par 3 ingénieurs en 2016, Too Good To Go est aujourd’hui présente dans 17 pays, dont la Belgique et la France. L’application propose aux commerces de vendre à prix réduit leurs invendus alimentaires du jour dans des “paniers surprise” disponibles à la réservation. En 2024, l’entreprise annonçait plus de 250 millions de paniers sauvés dans le monde, dont plus de 10 millions en Belgique. La plateforme compte plus de 80 000 commerçants partenaires et revendique un objectif clair : lutter contre le gaspillage alimentaire à grande échelle, en impliquant les consommateurs dans une démarche simple, locale et accessible.

Célestine Mauroit